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La Croix-Rousse, foyer historique du tissage de la soie en France, compte aujourd'hui peu de tisserands toujours en activité. C'est pourtant le cas de la maison Prelle, dont les locaux sont toujours situés sur le plateau de la Croix-Rousse. Cette prestigieuse société est spécialisée dans le tissage d'étoffes de soie haut de gamme destinées à l'ameublement et la décoration. Ces étoffes sont toujours fabriquées dans le respect de la tradition sur des métiers à tisser datant pour certains du XVIII° siècle. Le maintien d'outils de production anciens n'a pas pour autant nuit à l'intégration d'une technologie plus moderne chez Prelle. En effet, le parc des métiers évolue et les métiers à bras, réservés à l'échantillonnage, cohabitent avec des métiers électroniques beaucoup plus récents, notamment des métiers à navettes et des métiers à lancés équipés de montages divers. Parallèlement, la maison Prelle s'est équipée dès 1994 d'un logiciel de CAO textile avec comme objectif de multiplier les possibilités de création, d'être plus réactifs aux demandes de clients et de réaliser en interne des tâches qui étaient auparavant régulièrement confiées à des fournisseurs extérieurs. Prelle est donc la preuve que la haute technologie peut cohabiter avec des méthodes de production anciennes, voire se mettre au service de ce savoir-faire exceptionnel.
La tradition lyonnaise
Ce savoir-faire, la maison Prelle se le transmet de génération en génération depuis sa création en 1752. A cette époque, l'industrie lyonnaise, la "fabrique", se composait de fabricants, des donneurs d'ordres qui fournissaient en matière première les maitres-ouvriers qui travaillaient à domicile sur leurs propres métiers. Le tissage à domicile était une spécialité bien lyonnaise : à la même époque, la production commençait déjà à se rassembler en manufactures de tissage, comme c'était le cas à Tours, autre noyau géographique du tissage de la soie en France. Ainsi, à Lyon, l'outil de production était éparpillé dans le centre-ville, et en particulier sur les pentes et le plateau de la Croix-Rousse, et organisé par les fabricants, qui n'étaient pour autant pas liés juridiquement aux tisseurs. Ce n'est que vers la fin du XIXème siècle que ces petites unités de travail à domicile commencèrent à se regrouper pour former de véritables sociétés. Pour Prelle, ce regroupement eut lieu en 1881 à l'instigation d'Antoine Lamy qui installa toute sa filière de production dans une usine "moderne" sur le plateau de la Croix-Rousse.
Afin d'asseoir leur image et de bénéficier d'une véritable identité en interne, les fabricants avaient l'habitude de s'associer à un dessinateur. Les couples de noms des entreprises de soieries témoignent encore de cet héritage : on accolait le nom du fabricant à celui du dessinateur avec lequel il était associé. Les exemples d'association entre dessinateurs et fabricants fourmillent dans la genèse de la maison Prelle. On peut citer par exemple l'association entre Pierre-Toussaint Déchazelle et Germain à partir de 1770, ou celle du fameux dessinateur Jean-François Bony et de Bissardon à la même époque. Ces dessinateurs assuraient à eux seuls la renommée de leur maison et contribuaient fortement au rayonnement commercial de leur société en imposant une image et un style fort.
Ces maisons avaient pour clients les familles royales de toute l'Europe. Parmi les grandes réalisations des soieries ayant abouti à la création de la maison Prelle telle qu'on la connaît aujourd'hui, on compte la chambre d'été de Marie-Antoinette à Versailles, la chambre de Marie-Louise toujours à Versailles, des étoffes fabriquées pour Napoléon au Grand Trianon sans compter les multiples commandes de l'étranger. La révolution fut fatale à de nombreuses sociétés de tissage, qui virent ainsi se tarir un flux de commandes prestigieuses, et le Garde-Meuble ne parvint pas à honorer toutes les factures. Le nombre de métiers en activité passa de 14.000 avant la révolution à 2000 ! Fort heureusement, Napoléon tenta de promouvoir l'activité des lyonnais par le lancement de grands travaux, parmi lesquels le réaménagement de Versailles et du Grand Trianon. Les cours européennes (notamment de Russie, d'Italie et d'Angleterre) et les tissus à vocation liturgique vinrent également relancer l'activité. A la fin du XIXème siècle, la maison Lamy vit l'apparition d'un nouveau type de clientèle. Il s'agit des grandes familles d'industriels et de banquiers ayant fait fortune avec la révolution industrielle. Ces bourgeois imposèrent le "goût tapissier" qui caractérise le style chargé des intérieurs des hôtels particuliers et des châteaux de l'époque. Au début du siècle, le mouvement Art Déco donnera un nouvel élan à cette société, qui fabriqua pour les plus grands noms de ce courant artistique. Après la Seconde Guerre Mondiale, les programmes de restauration des châteaux nationaux alimentèrent la maison Prelle de "grands travaux" tant par leur ampleur que par leur importance pour le patrimoine national. Aujourd'hui, Prelle commercialise une collection destinée à l'ameublement et à la décoration et continue de répondre à des demandes spécifiques en provenance du Mobilier National ou de grands décorateurs.

Les archives
Les nombreuses réalisations de Prelle, associées à l'achat de fonds tout au long de l'histoire de la création de la maison Prelle telle qu'on la connaît aujourd'hui, ont contribué à la création d'une véritable bibliothèque d'archives, l'une des richesses de cette maison. En effet, la coutume voulait que chaque étoffe réalisée soit répertoriée dans un livre d'archives avec son dessin, si possible un échantillon du tissu et ses éventuelles variantes de couleurs, les contextures et toutes les données techniques rattachées au tissu. François Verzier continue de faire vivre cette tradition. Ce collectionneur avéré est toujours à l'affût des tissus mis sur le marché dans les salles des ventes. Ces trésors du patrimoine textile français sont régulièrement consultés pour répondre à des demandes spécifiques. Ces archives sont également mises à contribution pour les opérations de restauration du patrimoine. Ainsi, Prelle est régulièrement en contact avec le Mobilier National pour assurer la fabrication d'étoffes anciennes à l'identique. Les décorateurs et collectionneurs privés font également appel au savoir-faire unique dont dispose la maison Prelle.
L'outil de production
Le succès de la maison Prelle au fil des ans repose bien entendu sur la qualité de ses étoffes. Il ne faut pas négliger cependant l'aspect technique de l'outil de production. Tout au long de son histoire, les maisons ayant donné naissance à Prelle ont su s'entourer de techniciens ingénieux qui apportèrent des innovations techniques, non seulement pour Prelle mais pour toute l'industrie textile. Jean-Pierre Bissardon, associé à Jean-François Bony, créa une technique de tissage pour le velours ciselé à fond d'or ou d'argent, technique particulièrement délicate. Il se distingua aussi par la mise au point d'une contexture spéciale pour imiter le rendu de la dentelle. Plus tard, c'est Mr Chuard qui inventa les régulateurs, qui permettent la commande d'arrêt d'avance du métier au passage d'une trame.
A ce jour, le parc de métiers de Prelle est constitué d'un atelier de métiers à bras dont 5 pour le velours, 4 pour les brochés et 4 métiers réservés à des essais pour l'échantillonage, la conformité des coloris, etc. Bien entendu, la soierie possède également des métiers mécaniques dont plusieurs métiers à navette et à lance équipés de divers montages : à tringle, encroisé, des mécaniques papier ou des montages à la corde mécanique électronique. Au delà de l'aspect archéologique de la reconstitution d'étoffes anciennes à partir d'archives parfois incomplètes, il faut souligner le travail technique qui permet la production de ces étoffes. Les métiers ayant autrefois tissé ces étoffes ont quelquefois disparus et il faut des trésors d'ingéniosité pour contourner ces difficultés et adapter des métiers plus récents à ce type de tissage. La recherche s'effectue non seulement sur l'aspect mécanique du tissage (le métier) mais également sur les matières.
Prelle fut par exemple commandité en 1955 par le Mobilier National pour produire les tissus de la chambre de Louis XIV du château de Versailles. Outre les obstacles rencontrés pour recréer le dessin à l'identique (un document original existait mais malheureusement incomplet), de nombreuses difficultés d'ordre technique subsistaient. Il s'agit en effet d'un brocart d'or et d'argent particulièrement somptueux. Prelle ne disposait pas de métier susceptible de tisser une telle étoffe. Il fallut donc remonter un métier en une aulne (de 119 cm de large). Le maniement de ce métier nécessitait une grande force physique. Au rythme de 3 cm par jour, le seul tissage de ces étoffes a demandé 29 ans, pour un chantier qui s'est donc terminé au milieu des années 80 !

L'apport de la CAO textile
Prelle se consacre aujourd'hui d'une part à la réalisation de collections destinées à l'ameublement et dans lesquelles on trouve des tentures murales, des coussins, des rideaux et d'autre part au tissage de commandes spéciales. L'activité commerciale est assurée par des représentants et par des showrooms : l'un à Paris place des Victoires et l'autre à New York, au sein de Bellecour Inc, entité qui regroupe des professionnels de la décoration haut de gamme de la région lyonnaise.
L'outil CAO de Prelle leur apporte les mêmes avantages que dans toute industrie textile : gain de temps dans le processus de création, contrôle des étapes de création, réduction des coûts et des délais d'échantillonnage, internalisation des procedés de production (mise en carte, lisage), etc. Pointcarré est donc utilisé pour créer de nouvelles étoffes mais il a également un rôle déterminant lorsqu'il s'agit de recréer des étoffes anciennes. A partir du scan d'un dessin ou d'un échantillon, le designer textile de Prelle en charge de la création, dessine ses mises en carte puis en réalise le lisage. Le souci de précision et de respect des techniques de l'époque est tel qu'il lui faut quelquefois respecter des graphismes "à l'ancienne" comme le montre le tissu suivant :

En effet, le logiciel Pointcarré permettrait de lisser automatiquement les contours de ce tissu. Le respect d'une telle découpure dans le dessin recrée la spécificité d'une étoffe appartenant à une autre époque. Par ailleurs, le logiciel Pointcarré propose de nombreuses fonctions et outils adaptés à la sophistication des techniques de tissage utilisées chez Prelle pour recréer des étoffes anciennes. En effet, dans l'industrie textile "contemporaine", les procédés et techniques tendent à se simplifier pour des raisons évidentes de réduction des coûts ; on note par exemple une standardisation des montages sur les métiers et l'abandon des tissus complexes au profit de tissus simples 1 chaine/1 trame. Cette politique est loin d'être celle en vigueur chez Prelle, où l'on privilégie la qualité, le respect des techniques traditionnelles et le raffinement des étoffes, tant dans les matières utilisées que dans les procédés de production adoptés. Les tissus produits chez Prelle sont fréquemment composés de plusieurs chaînes, dont des chaînes de liage en proportions variables (par exemple 6 fils de fond pour 1 fil de liage). Cette technique nécessite une gestion des découpures spécifique que Pointcarré gère dans son logiciel Jacquard. Il en va de même pour la mise en place et le contrôle de lats supplémentaires. Le designer a également souvent recours à une fonction spécifique du logiciel qui permet le lattage des lats (changement de couleurd d'un lat). Il est aussi amusant de constater que les arrêts de régulateur, qui ont été inventés par Mr Chuard, sont aujourd'hui gérés par le logiciel de CAO dans la société qui a repris ses fonds !
Un joyau du patrimoine lyonnais
A l'heure où les usines de soieries lyonnaises tendent à se reconvertir, entièrement ou partiellement, en musées afin de conserver une activité commerciale, la longévité de l'activité de Prelle est exemplaire. Sa situation, toujours au cur de Lyon, sur le plateau de la Croix-Rousse, est tout aussi exceptionnelle. Ces locaux, où subsistent les métiers en activité, sont peu pratique d'accès pour les fournisseurs. Par ailleurs, la Croix-Rousse est un quartier devenu très prisé des lyonnais et des nouveaux arrivants, attirés par son atmosphère de quartier dans la ville, par son marché quotidien sur le boulevard et par la convivilité des commerçants. Les prix de l'immobilier ont donc flambé et les promoteurs sont à l'affut de grandes surfaces à convertir en petits collectifs. La tentation est donc grande de quitter ses locaux exceptionnels pour une surface plus adaptée à la production en périphérie de la ville, avec un accès beaucoup plus commode. Mais la maison Prelle résiste, soutenue en ce sens par la Municipalité qui tient à conserver ce joyau de la soierie lyonnaise dans ses murs. Il est vrai que Prelle a su traverser les époques avec succès, sans rien perdre de sa réputation et de son panache et en intégrant de nouvelles technologies avec succès.
Souhaitons à la société Prelle qu'elle continue de faire vivre ces étoffes anciennes qui font partie de notre histoire et qu'elle perpétue un savoir-faire de plus de 250 ans.
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