Ikat Ouzbek

Lors d'un voyage en Ouzbékistan, j'ai pu admirer des tissus du type "ikats" et ai eu la chance de pouvoir visiter une fabrique artisanale de tissus de soie.

 


Quelques mots sur le pays

L'Ouzbékistan, situé au cœur de l'Asie Centrale, entre la mer d'Aral et le début des montagnes du Thian Shan, est une ancienne république soviétique devenue indépendante en 1991. Ce pays, longtemps ignoré des touristes occidentaux, est passionnant à découvrir. C'est un carrefour où l'on retrouve en même temps l'influence de l'islam (60 % de la population est musulmane), de l'administration soviétique (70 ans) et d'une centaine de nationalités différentes. Soixante pour cent du territoire est constitué de déserts, brûlants en été et glaciaux en hivers. Il est traversé par la fameuse "route de la soie", avec ses oasis irriguées aux noms mythiques : Khiva, Boukhara, Samarcande...

En fait, l'appellation "route de la soie" est récente (19ème siècle). Elle désigne un réseau d'itinéraires reliant l'Occident et l'Inde à la Chine qui a été utilisé pour les échanges commerciaux depuis la plus haute antiquité.

Les chinois ont longtemps gardé jalousement le secret de la fabrication de la soie, dont le prix dépassait celui de l'or à Rome.

Une légende locale raconte qu'une princesse chinoise rapporta, comme cadeau de noces au roi son époux, des oeufs de papillon cachés dans son chignon avec des graines de mûrier.

En fait le secret de la fabrication de la soie est passé à l'Ouest au 6ème siècle et l'élevage des vers à soie dans la région est attesté depuis longtemps.

La culture des mûriers, dont les feuilles servent à nourrir les vers à soie, est surtout développée dans la vallée du Ferghana et irriguée par les nombreuses rivières descendant des montagnes du Thian Shan au nord et du Alaï Pamir au sud. Dans la ville de Margiland se trouve la plus importante fabrique de soie de la CEI, Khan-atlas, qui employait 150000 personnes. C'est aussi dans cette ville que se trouve la fabrique artisanale Yodgorlik que j'ai visitée.

Le mûrier est aussi cultivé dans le reste du pays. Notamment à Boukhara où j'ai pu voir un autre atelier artisanal, l'atelier national de soieries, dans le bazar de la soie Abdoullah Khan.

Les ikats

Les ikats sont des tissus dont les motifs sont obtenus par la teinture des fils avant le tissage. On parlera d'ikat chaîne, d'ikat trame ou d'ikat chaîne et trame suivant que les motifs sont teints sur la chaîne, sur la trame ou à la fois sur la chaîne et sur la trame ; les ikats Ouzbek que j'ai pu observer sont des ikats chaîne. Au moment du tissage les fils préalablement teints peuvent se décaler légèrement, les uns par rapport aux autres, et cette imprécision provoque sur le motif un passage flou entre les différentes couleurs, caractéristique de ce genre de tissu ; les Ouzbeks parlent de "tissu nuageux".

 

Les contours flous du dessin dans un ikat

Si l'on peut voir dans les musées de somptueux ikats utilisés pour la confection des costumes traditionnels, il suffit de se promener dans la rue pour constater que cette tradition de tissu est encore très vivace. Dans les campagnes, la plupart des femmes portent de nos jours la tenue traditionnelle Ouzbek constituée d'une robe et d'un pantalon resserré aux chevilles, taillés dans un ikat d'une qualité commune désigné sous le nom de "Atlas". Ce tissu aux couleurs très vives peut s'acheter pour un prix modique dans la plupart des marchés (voir photo de la jeune fille tissant plus loin).

Robe d'intérieur de femme ( début du siècle )

détail d'un costume d'homme (début du siècle)

 On repère plusieurs familles de dessins traditionnels. Certains très chargés, d'autres au contraire très sobres.

 

Motifs traditionnels, Musée arts décoratifs de Tachkent

Dans la fabrique Yodgorlik, Monsieur Davlat, responsable artistique de la fabrique, nous a expliqué qu'on tisse à la fois des motifs traditionnels et des créations contemporaines, de nouveaux modèles étant mis au point dans l'atelier d'échantillonnage.

Dans la boutique de la fabrique, un grand choix de tissu est proposé aux visiteurs.

Là, j'ai rencontré Philippa Watkins, créatrice textile et journaliste qui enseigne au "Royal College of Art" de Londres. Depuis deux ans, elle collabore avec cet atelier pour mettre sur pied une collection de tissus répondant aux critères de goût européens. En effets les ikats ouzbeks communs, aux couleurs vives et aux motifs chargés, seraient difficilement portables tels quels par une Anglaise ou une Française. Philippa Watkins s'inspire à la fois, pour ses créations de motifs anciens, parfois d'une grande sobriété, et des tendances actuelles de la mode et du design.

Tissus créés à la fabrique Yodgorlik


Voyons maintenant en détail le processus de fabrication d'un tissu ikat. 

La filature de la soie

Les cocons de vers à soie étaient autrefois dévidés dans la fabrique où une salle conserve des ustensiles servant à la filature de la soie.

Aujourd'hui, on utilise une soie filée industriellement.  

La préparation de la chaîne

On commence par ourdir classiquement la chaîne avec une soie blanche sur un grand ourdissoir vertical en bois. 

Ensuite, la chaîne va être divisée en un certain nombre de groupe de fils. Chaque groupe de fils, qui correspondra à une bande sens chaîne dans le tissu, va être enroulé pour former un écheveau sur lequel on teindra une partie du motif.

Pour cela on passe les différents groupes de fils dans une barre de bois, d'environ 1 mètre de long, percée d'une centaine de trous.

Puis on enroule la chaîne, autour de deux forts tubes de métal, distants de deux mètres environ, maintenus à un mètre du sol par quatre solides pieux. Cette opération, assez délicate demande deux opérateurs. L'un porte la chaîne enroulée en pelote sur un tube et doit la faire passer, en maintenant la tension, alternativement dessus puis sous les deux tubes de métal. L'autre guide les groupes de fils avec la barre de bois à trous et veille à ce qu'à chaque tour les groupes de fils se superposent exactement au même endroit pour former au final autant d'écheveaux indépendants.

L'enroulement et l'encollage de la chaîne 

Le premier opérateur doit avoir une solide constitution physique : passer une centaine de fois à quatre pattes sous deux barres placées à un mètre du sol doit être un excellent complément d'entraînement du saut en hauteur.

Le second doit faire preuve d'une aptitude inattendue.

En plus de son rôle de guideur des fils, il doit à chaque tour assurer l'encollage des fils : ainsi humidifié, chaque tour d'un groupe de fils adhérera correctement au précédent car un éboulement sur le groupe voisin rendrait la séparation des différents écheveaux problématique. Pour ce faire, il puise le liquide dans un seau avec un bol, en avale une gorgée et la recrache puissamment en décrivant avec son jet de fines gouttelettes un arc de cercle pour arroser de manière homogène la totalité du tour de chaîne.

Lorsque toute la chaîne est enroulée on procède à la séparation en écheveaux.


La constitution du motif 

Les écheveaux de deux mètres de long sont ensuite tendus au raz du sol pour pouvoir procéder à la ligature de chacune des parties du motif.

L'écheveau avant teinture

ligature ( en noir ) pour la teinture du Jaune

ligature pour la teinture du vert

l'écheveau teint ( le gris indique la partie non teinte ) 

Il faut teindre chaque couleur dans un bain différent. Aussi, si l'on commence par le jaune, on va ligaturer sur l'écheveau toute la partie du motif qui ne comporte pas de jaune. L'écheveau ne prendra la teinture jaune que dans la partie découverte, la ligature préservera le reste de la soie qui restera blanche. Si l'on teint ensuite le vert, il faudra découvrir les parties vertes du motif et préserver les parties jaunes déjà teintes. Il faudra répéter l'opération autant de fois que la chaîne comporte de couleurs différentes, excepté pour le blanc qui n'est pas teint. 

Pour que les ligatures soient efficaces il faut que le fil soit enroulé avec une grande tension ; ceci explique que ce travail soit réservé aux hommes. En plus du fil de ligature, on utilise aujourd'hui un ruban adhésif d'emballage résistant.

La symétrie et le rapport du motif.

bande correspondant à l'écheveau dans le tissu 

Les ligatures étant faites sur l'écheveau replié en deux, on obtient sur la chaîne une symétrie du motif à la moitié de l'écheveau c'est à dire tous les deux mètres. Le rapport complet du motif est donc de quatre mètres.

A l'endroit des deux pliures de l'écheveau, la teinture pénètre difficilement. Aussi, sur les coupons de tissus on peut souvent remarquer une petite bande blanche, tous les deux mètres, qui reste assez discrète et qui est l'effet de l'ikat. 

Suivant les motifs, la teinture de la chaîne peut demander plus ou moins de travail.

Plus grand est le nombre d'écheveaux, plus le décochement du dessin en largeur sera faible.

Plus il y aura de couleurs, plus il y aura d'opérations de ligatures et de bains de teinture.

Plus le dessin sera découpé en longueur, plus les ligatures seront complexes.

Le montage de la chaîne 

Le métier à tisser traditionnel comporte de quatre à huit cadres. Ce ne sont pas des cadres indépendants avec des lisses à illet. Au lieu de procéder à un rentrage des fils de chaîne dans les cadres, on reconstruit à chaque montage les cadres et les lisses sur la chaîne tendue à l'extérieur du métier.

Cadre avec les "lisses cousues"

Pour former un cadre, on "coud" successivement deux fils (vert et orange sur le schéma), emprisonnant la sélection de fils de chaîne du cadre, qui formeront respectivement la partie supérieure et inférieure des "lisses". La "couture" se fait autour d'une planchette de bois polie d'environ dix centimètres de large qui sert de gabarit pour que chaque boucle formant une lisse ait la même taille. Le long du haut de cette planchette est emprisonné un fil qui sera ainsi passé à travers toutes les boucles. Une fois la couture terminée, ce fil servira de guide pour être remplacé par la baguette de bois supérieure ou inférieure du cadre.

Lorsque tous les cadres sont "enfilés" on transporte la chaîne sur le métier à tisser. 

Le tissage

 

Un grand bâti en bois peut supporter plusieurs métiers à tisser. Les battants des métiers sont suspendus et possèdent un lance navette. Le peigne peut accepter des chaînes d'environ 80 cm de large. Les cadres sont attachés avec un système de chappes et de poulies permettant une lève contrebalancée. Les pédales, harmonieusement disposées en arc de cercle, sont directement reliées aux extrémités des cadres par deux cordelettes.

Pour assurer la tension de la chaîne, on y suspend un poids à l'autre bout du bâti, environ six mètres à l'arrière du métier. 

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